12 octobre 2008

Le fiancé de la lune

Le titre est prometteur, à l’image de l’histoire du "fils de la lune" si merveilleusement chantée par la voix cristalline d’Ana Torroja dans mes jeunes années.
J’imagine déjà une histoire d’amour pure et impossible, ou encore une femme au teint de porcelaine et aux humeurs changeantes, qui pourrait torturer de ses caprices un amant fiévreusement épris.
L’auteur me parait sympathique, non dénué d’un certain charme même, comme en témoigne sa photo de brun ténébreux à la barbe de 2 jours en 4ème de couverture.
Strasbourgeois, Eric Genetet est un Journaliste radio et télé de 41 ans, autrement dit il possède a priori des arguments corrects pour un bon premier roman (et aussi pour un bon fiancé ou gendre, mais là n’est pas la question).
Le format du livre est attractif, avec 124 pages en caractères moyens et bien aérés, 40 courts chapitres, des dialogues et même des messages SMS, qui m’offrent une petite pause digestive après l’absorption de quelques gros volumes.
La couverture est séduisante : une photo glacée et à peine floue d’une table de bar du coin de la rue, des couleurs baroques, des photos en noir et blanc sur les murs, et ces chaises qui attendent, vides, comme une promesse de tant de possibilités de conversations à surprendre.
Le résumé lui aussi est tentant :
« Giannina. Une attraction, un grand huit. Visage pâle, perruque rose, comme Scarlett Johansson dans Lost in translation. Elle avait un petit air de famille avec Anna Karina dans Pierrot le Fou. Sa voix, son déhanchement, son détachement, elle était la beauté du ciel. Mon cinéma. »
On s’attend à une certaine originalité, à une histoire moderne, fraîche, à des personnages hauts en couleurs qui crèvent la page.
Oui mais voilà, la magie, si tant est qu’il y en ait une, n’a pas du tout opéré sur moi.
Au-delà d’un style que je qualifierais d’un certain romantisme moderne, le fond est relativement banal et sans surprise, et les protagonistes pas assez travaillés pour pouvoir se les représenter et encore moins s’y attacher.
« (…) Je suis parti du principe que l’être humain est biologiquement programmé pour la jouissance, qu’il valait peut-être mieux vivre pour admirer le monde que pour le comprendre, pour admirer les femmes aussi, sans chercher à tout comprendre. Ainsi, tous les instants de bien-être étaient de petites victoires. J’avais la ferme intention d’enchaîner les récompenses, de devenir le Tiger Woods du plaisir, l’Almodovar de la délectation. Je voulais chérir Giannina, faire des projets, devenir un homme dans un couple.(…) »
On nous parle d’Arno, quadragénaire sans attaches au propre comme au figuré, qui s’apprête à vivre « le plus grand rôle de sa vie », la passion et l’amour sur fond de jazz.
L’histoire d’amour semble en être une, un coup de foudre bancal qui devient passion et va se confronter à l’usure du temps et du quotidien après la naissance de l’enfant, remettant sur le tapis la vraie force des sentiments, les carpe diem et autres retours aux vraies valeurs, avec en fil rouge la maxime du père d’Arno : « Aller au bout de ses rêves ».
« (…) Je me disais souvent qu’il était doué le type de l’agence de pub qui a décroché le budget de la société de l’amour. Il nous a vendu la marque comme un prolongement de nous-mêmes. Un prolongement qui ne dure pas et qui provoque la souffrance?
On tombe tous dans le panneau. On passe du merveilleux à la souffrance avec une aisance déconcertante. (…) »
Je n’ai pas entendu la moindre note de piano ou de saxophone, je n’ai pas senti la force des sentiments du couple, je n’ai pas partagé les souvenirs du héros, même pas versé une larme face à l’épreuve de la maladie ni au désarroi d’un père et son fils livrés à eux-mêmes.
Bref, je n’ai pas accroché du tout.
Un peu comme quand on s’attend à déguster une bonne bière et qu’on se rend compte qu’on nous a servi un panaché.
Pourquoi je vous parle de ça ?
Parce que j’ai enchaîné ma lecture sur la fameuse « Première gorgée de bière » de Philippe Delerm, et qu’à volume égal je n’ai pas été déçue du tout.
Je me suis souvenue mes escapades en famille aux mûres, j’ai senti le roulement des petits pois sous mes doigts, épousseté le livre maculé de sable doux, bref j’ai pu savourer en quelques pages tous les petits bonheurs qu’il me proposait de saisir.
Mais l’intérêt de la lecture n’est-il pas justement dans sa diversité ?


"Le fiancé de la lune" - Eric Genetet - Editions Héloïse d'Ormesson

15 commentaires:

LOLO, Tahiti Herald Tribune a dit…

Bon ben mieux vaut te (re)passer en boucle le sublime film LOST IN TRANSLATION de Sofia Coppola alors... avec Scarlett Johansson et Bill Murray...

Et pour Delerm, vaut mieux, définitivement, lire et relire le père qu'écouter (ou entendre... si on peut parler d'écouter) le fils !

madame de K a dit…

Ah la vache ! t'es pas tendre avec Eric hein... Et en plus tu dévoiles la fin ;-)

Frédéric a dit…

Ouh là... effet secondaire des antalgiques, glissement de point de vue après une rage de dent... ou perte progressive de sensibilité; voici les questions que je me suis posé à la lecture de ta critique (si, si, je nomme ce billet comme ça, critique, mais comme tu l'as lu, tu as le droit :-))
Et puis je suis arrivé à la fin et tu m'as rassuré. Tant que tu sens rouler les petits pois sous tes doigts et les bulles de la bière éclater sur ta langue, ta sensibilité n'est pas en cause. En plus, tout ça me donne envie de faire partager mes lectures... à suivre.

Muse a dit…

Le titre semblait accrocheur et me plaisait beaucoup. Ben tant pis!

kundun a dit…

je n'émettrai pas d'opinion sur cette lecture(ben oui je l'ai pas lu), en revanche j'abonde sur "la première gorgée de bière" qui pareillement m'a fait voyager dans des souvenirs tactiles, odorants en les ramenant au présent comme s'ils n'attendaient qu'un petit effort de notre part pour ressurgir. Je ne saurais que trop te conseiller "trace" du même Delerm, dans la même lignée mais tout autant jubilatoire.
T'as vu j'ai pas dit un seul gros mot, je sais me tenir en public ;p

CarrieB a dit…

@lolo : Tu sais que je ne l’ai même pas vu ? Je vais essayer de me rattraper, promis. Quant aux Delerm, effectivement je préfère le talent du père, mais les goûts et les couleurs…

@Madame2 : Ben j’ai rien contre lui, mais c’est vrai qu’il vaut mieux qu’il continue à être un journaliste sympa, plutôt que d’écrire des livres sans trop d’intérêt, non ?

@Frédéric : Non non, heureusement j’ai toujours ma sensibilité, sauf que là, il n’y a rien à partager et c’est dommage. Je n’ai pas cru à l’histoire une seule seconde, et pourtant Dieu sait que je me laisse facilement porter par les livres. Quant à Delerm, rien à voir, là je savoure !

@Muse : Rien ne t’empêche de le lire, après tout il y en a qui ont aimé ce livre, c’est très personnel l’avis sur l’Art, que ce soit en peinture, en cinéma, en théâtre…

@kundun : C’est d’ailleurs chez toi que j’avais vu le livre de Delerm, tu vois.
« Trace » attendra un peu, là je suis en train de lire « le portique », du même auteur ! Mais quand on aime, on ne compte pas ! Et je sais que tu sais te tenir en public, pas comme moi ;-)

richard a dit…

Je redis haut et fort que Vincent, le fils de, a beaucoup de talents.

feekabossee a dit…

hou là là, heureusement, je ne l'avais pas dans ma check-list celui-ci ... ouf !
Merci ma belle, tu me fais gagner du temps !
Les Déferlantes alors ? t'as lu ou bien ?

CarrieB a dit…

@richard : Je sais que tu aimes beaucoup Vincent, mais il en est de même pour la littérature que pour la musique : les goûts et les couleurs...

@ma fée : Ben...ou bien. Ce bouquin est dans ma liste, mais je n'ai pas encore eu le temps de le lire!

Mémère Cendrillon a dit…

Et bien, j'en ai pris bonne note !

Minipoucine a dit…

On peut parfois être agréablement surpris par certaines lectures et parfois, c'est le contraire. Mais c'est cela toute la richesse des livres. Il y en a pour tout le monde, pour tous les goûts et pour tous les âges.:o)
Bises.

gaël a dit…

hummmm , vincent Delerm a 1 père ???? (:p ) je vais m'y pencher alors ....


affectueusement,

Pema a dit…

ce que j'aime c'est que tu critiques aussi bien un livre que tu aimes qu'un qui ne t'a pas plus. Mais bon, que ça ne t'empêche pas de reprendre la plume, tes mots manquent... bises.

OMO-ERECTUS a dit…

Pour un bouquin de 124 pages, bien aérées et en caractères moyens... Il s'en fallait de peu pour que votre critique ne la dépasse!

Et pour ma part! Eh oui, je tente un retour, sans savoir encore où cela me mènera.

Cela dit, au moment de mon retrait temporaire, si je me souviens bien, vous étiez en pause aussi, non? En lévitation quelque part entre deux destinations, celle de votre départ et celle de votre arrivée. Vous m'avez manqué vous aussi.

Allez! c'est la fâte et au diable ce Genetet!

jean-philippe a dit…

oh !! bonsoir !! je vous découvre par le biais de Muse et je savoure de jolies chroniques littéraires fort subtiles . j'ai bien aimé votre billet autour du "De Niro's game" que j'ignorais complètement ! ah !! le "voyage au bout de l'enfer" un film qui me hante encore avec un De Niro époustouflant !!

bonne semaine !!