14 août 2008

La fausse veuve

C’est le titre d’un livre à paraître ce 25 août, et que j’ai eu le privilège de lire en avant-première.
Etrange coïncidence, j’avais visionné le film « Le scaphandre et le papillon » peu de temps auparavant.
Quel est le rapport ?, me demanderez-vous fort à propos.
Le fait est que le premier ouvrage a été écrit par une femme qui s’avère être la dernière à avoir vécu avec le personnage principal et auteur du livre qui a inspiré le second.
L’histoire paraîtra sans doute plus claire si je précise que « Le scaphandre et le papillon » a été « dicté » lettre à lettre par Jean-Dominique Bauby, grâce aux clignements de son œil gauche qui représentaient son unique mode de communication avec l’extérieur.
Suite à un accident vasculaire cérébral, le rédacteur en chef du magazine Elle fut hospitalisé en 1997 à l’âge de 44 ans, avec un diagnostic de Locked-In Syndrome après une période de coma.
Le LIS se traduit littéralement par « bloqué à l’intérieur », un état neurologique rare dans lequel le patient est éveillé et totalement conscient de son corps et de son environnement, il voit tout, il entend tout, mais ne peut plus ni bouger ni parler en raison d'une paralysie complète exceptée le mouvement des paupières.
Son histoire a été largement médiatisée et a permis de faire connaître cette pathologie, de créer une association qui communique, informe, soutient et encourage les progrès de la recherche pour le confort des patients atteints (environ 500 en France).
Jean Dominique Bauby est décédé quelques jours après la parution de son livre, qui fut adapté au cinéma en 2007, et dans lequel il raconte son calvaire d’« emmuré vivant », en faisant plutôt la part belle a son ex-femme et laissant dans l’ombre celle pour qui il l’avait quittée et dont il partageait le quotidien depuis 9 mois.
C’est celle-là même, Florence Ben Sadoun, « La fausse veuve » qui a voulu donner sa version de l’histoire, 10 ans après, dans un roman qui ressemble d’avantage à une autobiographie ou un témoignage.
Certes, elle ne cite jamais nommément son amour perdu ni même l’hôpital de Berck-sur-mer (qu’elle a rebaptisé « Vomi ») auquel elle se rendait pour être à ses côtés, mais la similarité des histoires impose le rapprochement, tout comme l'aile de papillon qui figure sur la couverture.
« Aujourd’hui je suis plus vieille que toi alors que j’avais neuf ans de moins que vous… »
Ainsi commence cette ultime lettre à l’absent parfois très intime, oscillant entre tutoiement et vouvoiement facilement déstabilisateurs, à laquelle viennent se greffer souvenirs d’enfance, d’adulte, religion et rapport à la mort.
En trame de fond, une belle histoire d’amour qui prend un virage inattendu et la valse des sentiments qui l’accompagnent.
D’aucuns l’interprèteront comme une sorte de règlement de comptes, un appel au rétablissement de sa légitimité de veuve suite à la frustration de l’appropriation de l’homme qu’elle aimait par la postérité et les intérêts financiers, une remise en cause des partis pris, de la retranscription et de l’interprétation qui a pu être faite des dictées de son conjoint.

« (…) Qui a le droit de nous déposséder de notre histoire en émiettant notre intimité autour d’un club-sandwich ? Qui gagne quoi et surtout combien en falsifiant la réalité ? Quand on ne comprend pas ce qui se passe, ce qui se trame par en-dessous, il faut toujours penser à un seul mobile : l’argent. (…) »

D’autres, comme moi, apprécieront cet ouvrage qui se lit facilement et rapidement, avec de jolies pointes d’humour, pour son point de vue différent, son approche de l’impuissance et du désespoir des conjoints des patients, de leur intimité impossible, mais aussi plus généralement sur la place dans la société des femmes « invisibles », maîtresses dont on connaît l’existence mais qui n’ont aucun droit que celui d’aimer et d’attendre seules, souvent en vain.

« (…) J’ai l’impression de vivre sur la pointe des pieds. Pour le corps médical elle redevient ta femme alors que vous ne vous êtes jamais mariés et que tu viens surtout de la quitter. Quitter pour moi. Elle sera pourtant leur unique interlocutrice. (…) »

« (…) Ils ne frappent pas à la porte. Que pourraient bien faire deux adultes qui s’aiment (qui s’aimaient, qui ne s’aimeront plus faute de combattants ?) enfermés depuis quatre heures dans cette chambre de neuf mètres carrés qui pue, sans pouvoir ni se parler, se dire, rire, ni se toucher. La sexualité à l’hôpital est un plus grand tabou encore que les maladies nosocomiales. (…) »

Si le sujet vous intéresse, je vous suggère de découvrir cette histoire d’une femme a qui on a volé son amour, son chagrin, son deuil, et qui a bien fait d’utiliser son droit de réponse.

« (…) Je n’ai pas la parole, je suis votre fausse veuve, celle du rang de gauche à l’église dos à la nef. Celle à qui le curé n’a pas parlé. Celle qu’il n’a même pas regardée une seule fois dans les yeux. Pour les siècles des siècles. (…)

Florence Ben Sadoun est directrice de la rédaction de Première, journaliste à Elle, et chroniqueuse cinéma à France Culture.

Merci aux éditions Denoël et à chezlesfilles.com de m’avoir fait découvrir ce livre.

12 commentaires:

MissTortue a dit…

Bon, ben voilà, c'est malin...
J'ai déjà une pile immense de bouquins qui m'attend et faut encore que j'en ajoute un ( d'ailleurs, "le scaphandre et le papillon" faisait déjà partie de la liste!)

Ah, bravo Carrie !

;-)

Pema a dit…

Je dois avoir un sixième sens, depuis quelques temps je devine le contenu de tes billets avant même de les avoir lus...
En tout cas, Miss Carrieb critique littéraire, moi je dis encore!

Madame de K a dit…

Ben moi je dis : c'est pas gai tout ça, super angoissant même !
:-(

frisson a dit…

Hello Carrie !
Je suis passé faire un peu de rattrapage... Tous ces mots à lire et qui m'ont échappé.
Ce livre est un passionnant retour de manivelle ! Et la preuve magnifique qu'on ne saisit jamais une réalité à travers un seul regard, un seul point de vue. J'ai lu le scaphandre et le papillon quand il est sorti, je n'aurais jamais imaginé cette autre dimension de l'histoire.
Bises !

Figueres a dit…

« Aujourd’hui je suis plus vieille que toi alors que j’avais neuf ans de moins que vous… »

Comme une claque... j'ai ressenti cette phrase dans ton bel récit : Quand ma mère est morte elle avait 31 ans. Moi, 8. Aujourd'hui, à 62 ans j'en ai le double et si je la rencontrais dans "l'au-delà" je serais son père...

Mais là... c'est une autre histoire (que j'aimerais tant vivre...)

Mémère Cendrillon a dit…

Des drames dont on ne parle pas. Elle a bien fait, cette femme, de "vomir" cette expérience douloureuse.

CarrieB a dit…

@Miss Tortue : Moi aussi j’ai « Le scaphandre et le papillon » sur ma liste, parce que j’ai vu le film mais pas encore lu le livre!
Aura-t-on assez d’une seule vie pour arriver au bout de la longue liste des lectures passionnantes?

@Pema : Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un 6ème sens, mais juste de celui de l’ouïe et du fait que je sois bavarde ;-)
Et pour ce qui est de la critique de livre, j’attends avec impatience d’avoir à lire et commenter un autre ouvrage !

@Madame2 : Non non, pas angoissant, le récit est même très poétique, mais rien de tel que le lire pour se forger sa propre opinion.

@frisson : Contente de te revoir par ici, ça faisait longtemps ! Comme pour l’information en général, il est toujours intéressant d’avoir plusieurs points de vue pour évaluer la réalité d’une situation, et ce livre nous donne un nouvel éclairage sur une affaire qui avait été bien médiatisée à l’époque, mais sous un seul angle seulement.

@figueres : Oui c’est assez étrange comme sentiment, et surtout contre nature malheureusement. Qui sait ce qui nous attend après ? Je souhaite que ton vœu se réalise un jour, mais dans longtemps alors ; tu as encore de grandes choses à accomplir et nous avons encore tant de choses à nous dire…

@Mémère Cendrillon : Je pense qu’elle a eu beaucoup de courage de donner sa version des faits, mais que l’auteure avait besoin de ce livre pour se libérer définitivement de cette histoire et tourner la page.

Péma... a dit…

ben moi je viens de finir "Oui-oui au cap d'Agde", c'est frais, plein de rebondissements et finalement...assez facile à lire ;p

feekabosee a dit…

Ha mais t'as écrit un papier en Aout toi ?
Rooo je te taquine, ça va !;-)
Bon ben nickel, je suis en train de faire ma liste d'achats pour la rentrée littéraire, je ne vais pas manquer d'y inscrire celui-ci, qui a l'air passionnant !
Pema, tu abuses je trouve !Va pas te tordre un neurone hein !

Pema a dit…

pffffffffff, nan mais lafée t'as quand même pas cru que c'était moi!
Non, moi je viens de finir "l'élégance du hérisson", je n'ai pas le talent de carrie pour vous donner envie de le lire mais si vous ne le faîtes pas, vous manquerez vraiment un petit bijou...
Et puis le Cap d'Agde, c'est pas moi... ;)

Muse a dit…

allez hop! je vais me mettre en quête de ce bouquin...comme je file bientôt à Marvejols et que les soirées sont longues, la lecture est toute indiquée.

kundun a dit…

wouuuuu, nouvelle photo, t'es toute mimi dessus.Bisous et à très bientôt je crois;)