Conte de noël
Je ne me rappelle plus quand j’ai arrêté de croire au père-noël.Juste que j’étais déjà trop grande pour ça aux yeux de certains et qu’on se moquait de moi parce que je soutenais de tout mon cœur et de toute mon âme l’inconcevable espoir.
Juste que cette annonce m’a littéralement déchiré le cœur et m’a anéantie sur le coup plus que je ne l’ai laissé paraître.
Ainsi donc j’étais dans la confidence, ainsi donc je faisais partie des « grands qui savent », mais quoi ?
Je ne voulais pas en être, je ne voulais pas partager leur affreux secret, celui qui détruisait les derniers rêves des enfants.
Parce que le père-noël existait, c’était sûr. Au moins quelque part en moi.
Parce que l’esprit de noël dans ma famille n’était pas qu’une vague théorie, il y trouvait au contraire toute sa signification originelle.
Et pour cela, nul besoin de richesses, si ce n’est celles du cœur de mes parents qui ont entretenu avec tant de soin et d’amour cette part si féerique de mes jeunes années.
Tout commençait quelques semaines avant les festivités, avec l’incontournable lettre au père-noël.
Elle débutait traditionnellement par un rapide bilan des bonnes et moins bonnes actions de l’année écoulée, en toute honnêteté puisque son omniscience n’aurait pardonné ni mensonge ni omission.
S’ensuivait la liste exhaustive des cadeaux souhaités, qui s’allongeait chaque année, tout en sachant bien qu’un ou deux suffiraient, et que c’était bien comme ça.
Tout le monde sait que le père-noël a d’autres enfants à gâter et doit se limiter.
Il y avait ensuite le sapin que papa allait couper en forêt qu’il vente ou qu’il neige, les décorations sorties délicatement des boîtes, les guirlandes mordorées qui formaient des arabesques au plafond, les jeux de lumière improvisés, les boules multicolores savamment réparties, celles en chocolat se mêlant habilement à celles plus traditionnelles.
Et puis il y avait la crèche, notre crèche rien qu’à nous, éphémère et magnifique.
Maman la préparait avec son soin habituel, s’improvisant pâtissière-maçonne-couvreuse en montant ses épais murs de pain d’épice et son toit de sucre et de langues de chat.
Noël fini, nous détruisions l’œuvre d’une après-midi et dévorions la crèche à pleine bouche, parfois avec les camarades de classe, histoire de prolonger encore un peu cet esprit de partage et de joie.
Le summum des réjouissances avait bien sûr lieu la veille de noël, jeu de rôles parfait avec une mise en scène incroyable.
Si je ferme les yeux et que je regarde avec ceux de l’enfant que j’étais, je vois un repas de fête intimiste, juste avec mes parents et mes sœurs, au son des chants de Tino Rossi, des Platters ou de la Compagnie Créole (!) qui s’enchaînent sur la platine 33 tours du salon.
On chante aussi, on rit, nos yeux pétillent.
Puis une activité quelconque nous isole dans l’une des chambres mes sœurs et moi, et un son de clochettes que je n’oublierai jamais se fait entendre, flotte dans l’air : ce sont celles qui ornent les cous des rennes du traîneau, aucun doute.
Un échange de regards entre mes sœurs et moi et c’est l’effervescence : maman vient nous chercher : « vite, il est arrivé, vite, vous allez le rater! », et nous dévalons les escaliers juste assez vite pour apercevoir au bout du couloir un morceau de manteau rouge qui s’engouffre dans le froid par la porte d’entrée.
Un arrêt au niveau de la porte qui s’ouvre sur la salle à manger, au milieu de laquelle trône dans l’obscurité le sapin qui éclaire par intermittences, de ses mille lucioles arc-en-ciel, les précieux cadeaux déposés à son pied.
Aller voir si le père-noël est encore là et découvrir dans la neige fraîchement tombée des traces de pas qui s’arrêtent tout net au beau milieu de la rue et, émerveillées, scruter le ciel étoilé avant de rentrer réchauffer nos corps de la même chaleur qui a envahi nos poitrines.
Vient ensuite la distribution des paquets et l’ouverture fébrile des papiers métallisés, avant les éclats de joie et de jeux, jusqu’à ce que nos paupières se ferment de s’être trop écarquillées.
Le lendemain était consacré au repas traditionnel, banquet pantagruélique où le génie culinaire de maman s’exprimait au rythme des plats qui arrivaient toujours par trois.
Notre famille se limitant à nos 5 âmes et ayant perdu tôt mes grands parents, nous partagions son talent gastronomique avec des personnes d’un âge certain que nous ne connaissions pas la plupart du temps.
Mes parents ne supportaient pas de savoir quelqu’un seul le jour de noël, et accueillaient indifféremment délaissés et sans-famille, allant jusqu’à les chercher et les ramener à leur domicile.
Souvent pour pas même un merci, tout juste un sourire.
Et puis l’année suivante voyait revenir inlassablement les mêmes visages, parfois de nouveaux, et parfois certains qui disparaissaient sans que l’on ait à demander pourquoi.
Nous leur offrions la chaleur de notre maison et la fraîcheur de nos rires, l’espace de cette belle journée.
Tout cet amour, ce dévouement, ce désintéressement, ces rêves attisés comme le feu dans la cheminée, constituent ma définition et ma vision de l’esprit de noël, le vrai.
Alors quand approchent les fêtes, je redeviens cette petite fille qui serrait les poings sous son menton en piétinant d’impatience.
« Vite, il est arrivé, vite vous allez le rater ! »




