«Bougez avec la Poste», enfin commencez tout seul
Je sais que Danny Boon en a déjà fait un sketch désopilant, mais c’était plus fort que moi : il fallait que j’écrive sur cette merveilleuse administration qu’est La Poste.J’ai eu ces derniers temps plusieurs fois l’occasion de me rendre à celle de ma ville, et depuis ma première visite j’angoisse à l’idée d’y retourner.
D’abord la Poste est située juste au bord de la nationale, à côté d’une école et de quelques commerces de proximité, à proximité desquels, justement, il est impossible de se garer.
Les seules places de parking sont disputées par des riverains désespérés qui aspirent uniquement à ne pas laisser leur voiture à l’autre bout de la ville lorsqu’ils rentrent éreintés du travail ou du plein de courses au supermarché.
Evidemment la Poste est au nord de la ville, alors que j’habite au sud, ce qui me rend l’accès à pieds, si ce n’est impossible, du moins difficile, surtout quand il faut effectuer l’aller ou le retour lesté d’un colis de plusieurs kilos.
Bref, tout ça pour dire que je me gare comme je peux, et pas forcément sur des emplacements appropriés (trottoir, abri bus…).
L’ennui c’est qu’il faut prévoir à chaque fois au moins une bonne demie heure pour accéder à l’unique guichet, ou à l’un des deux si l’on tombe par chance sur un jour en sureffectif, pour cause de RTT soldés ou d’erreur de planning.
Le 3ème guichet, celui du milieu, est destiné aux détenteurs de la carte professionnelle, pass magique qui est censé permettre aux chefs d’entreprise de ne pas perdre trop de leur précieux temps en allant directement à la case comptoir sans passer par la case file d’attente.
La première fois que je suis allée à cette Poste, il y avait déjà une dizaine de personnes devant moi, dont au moins la moitié de personnes âgées.
Oh, je n’ai rien du tout contre elles, mais j’ai eu largement le temps de me demander si cette tranche de notre population écrivait davantage de lettres que la moyenne, si elle tenait particulièrement à remettre son courrier en main propre au postier pour lui demander des nouvelles de sa mère plutôt que de le glisser bêtement dans une boîte impersonnelle, ou si, par peur de se faire agresser et voler, elle venait chaque jour retirer de son compte la somme nécessaire à ses achats quotidiens :
« - Je voudrais retirer 8 euros 24, s’il vous plait monsieur : il faut que j’aille acheter du pain, le journal et de quoi me faire une bonne soupe de légumes.
Pas de celles qu’on achète toutes prêtes et pleines de cochonneries de conservateurs non.
Mon feu mari adorait cette soupe, il nous a quittés il y a 12 ans maintenant, ça passe…vous savez ce que je mets dans ma fameuse soupe ? Des navets, des pommes de terre bien sûr…et bla bla bla »
Je comprends la solitude de certaines personnes âgées, et je compatis, mais de là à venir la combler au bureau de Poste, non : il y a bien assez de clubs de bridge ou de scrabble ici pour avoir une bonne excuse.
Bref, j’allais chercher un colis, que le facteur avait tenté de déposer chez moi la veille à 11h18, pendant l’un des seuls créneaux horaires où je ne suis pas censée être à la maison, vu qu’il faut que je sois à la sortie de l’école.
Alors que j’attendais patiemment (ou au moins en apparence), tout en jetant un œil à ma voiture (mal garée, je le rappelle), une privilégiée détentrice de la carte pro, juste devant moi dans la file, osa la question qui fâche en demandant pourquoi il n’y avait personne au 3ème guichet, celui justement tout fait exprès pour elle.
« - Ah désolée madame, mais le guichet pro n’ouvre que de 14 à 15 heures : il faudra repasser plus tard ou faire la queue comme tout le monde »
Nos regards incrédules et stupéfaits se sont croisés, et elle m’a prise à témoin : « On dirait un sketch, c’est fou ! Elle me sert à quoi cette carte si je dois faire la queue pendant une demie heure ? », et moi, compréhensive : « c’est clair que de 14 à 15, tout le monde le sait, les chefs d’entreprise n’ont rien de spécial à faire, si ce n’est aller à la Poste ».
Il aurait suffi que l’un des employés se décale d’un guichet l’espace de quelques minutes, mais a priori le déplacement latéral n’est mentionné nulle part dans les procédures de la Poste, pas plus que de quelconques objectifs de productivité visiblement.
Après une longue, longue, longue attente, j’arrive enfin au guichet, munie de mon bordereau et de ma pièce d’identité (heureusement que je ne l’avais pas oubliée, celle-là).
Je ne vois pas la personne à qui je m’adresse, elle doit être assise par terre ou le comptoir n’est pas à la bonne taille.
En face de moi, une vitre à la propreté douteuse munie d’une large barre de métal pile à la hauteur de mes yeux : je dois me contorsionner en dessous pour apercevoir un petit monsieur de la cinquantaine, rabougri, au visage figé.
« Bonjour, je viens chercher un colis », et je m’empresse de lui remettre les documents avec le sourire.
Là, il part sans un mot dans la salle adjacente, qui semble être un entrepôt de colis de plusieurs milliers de m², étonnant pour une petite ville, étant donné qu’il ne revient qu’au bout de 15 minutes.
« Je ne l’ai pas trouvé, il ressemble à quoi ?
- Mais comment voulez-vous que je le sache, je ne l’ai pas encore vu, vous comprenez ? c’est pour ça que je viens le chercher d’ailleurs…
- Ah. »
Et il repart de plus belle encore 10 minutes.
Si ça continue je vais rater la sortie des enfants et je n’aurai même pas mon colis, ou comment passer sa matinée à piétiner pour rien.
Oh mon Dieu, il est 11h18 : peut-être que le facteur est en train de rédiger un autre avis de passage devant ma boîte aux lettres, alors que moi je suis là, à la Poste !
Inspirer, expirer, garder son calme.
L’employé revient alors, les mains vides, et s’assoit tranquillement : « Ah, j’ai oublié de regarder là. »
« Là », c’est un grand casier juste à côté de son guichet, qui contient évidemment mon précieux colis !
Je déteste la violence, mais je ne peux que constater avec étonnement le self-control des clients de la Poste : c’est peut-être parce qu’on n’a pas (encore) le choix, sinon le choix serait vite fait.
Une autre fois, je voulais à mon tour expédier un colis. J’avais apporté tout ce que je comptais y mettre, en me disant qu’acheter une boîte toute prête serait plus facile et rapide.
Après seulement 25 minutes, je déclarais à la dame du guichet : « Je souhaite acheter une boîte colis, voilà ce que j’ai à y placer », et de lui montrer mes cadeaux soigneusement emballés.
« - C’est pour la France ou pour l’étranger ?
- L’étranger
- Quel pays ?
- Tahiti
- Ah ben non, ça n’est pas l’étranger, les boîtes sont différentes ; c’est un DOM ou un TOM ?
- Mais j’en sais rien moi, pourquoi ? les boîtes sont aussi différentes pour chaque ?
- (criant à son collègue du guichet 1, à 2 mètres) Tu sais si on en a recommandé des boîtes DOM-TOM ???
- Non, faut que t’ailles voir en réserve
- Faut que j’aille en réserve
- (après 6 minutes 48 secondes) Non, on n’en a plus de la taille intermédiaire, j’ai juste le petit ou le gros modèle
- Dans le petit, ça ne rentrera pas, même à plat on le voit, et l’autre est beaucoup trop gros
- On va essayer de monter le petit
- Non, non, pas la peine (je tourne la tête et vois la file d’attente qui s’allonge et se met aux exercices de respiration contrôlée), on voit très bien que ça ne passera pas
- (après 3 minutes de simulation de montage) Ah non, c’est vrai c’est trop petit. Vous pouvez prendre le gros alors.
- Non, le contenu va nager, je n’ai pas de quoi le remplir
- Oui, mais il peut contenir 7 kilos
- Sauf que je n’ai pas 7 kilos de cadeaux à envoyer moi
- Vous pouvez l’emporter chez vous et le charger jusqu’à 7 kilos ?
- …Mais non ! Je n’ai rien d’autre à mettre dedans, je ne vais quand même pas le remplir de cailloux !
- Oh vous savez, on y est vite à 7 kilos, et puis il doit coûter dans les 40 euros, ça vaut le coup…attendez, je vérifie le code-barre…ah non : 75 euros »
Et là, tollé général dans la foule de gens incrédule qui s’est amassée derrière moi.
- Je ne vais pas acheter une boîte vide 75€ alors que je n’en ai pas pour cette somme à l’intérieur !
- Oui, mais vous pouvez mettre jusqu’à 7 kilos !
- … »
Et là, je suis partie avec mes cadeaux sous le bras en claquant la porte, c’en était trop pour mes nerfs.
De retour chez moi, il a fallu que je fabrique moi-même un emballage adéquat, en bricolant et recoupant un carton pioché dans mon garage (et il y en a !), et c’est toute fière que je me représente en 9ème place de la file d’attente le lendemain matin.
Je reconnais des visages familiers dans la queue : ont-ils passé la nuit sur place pour être sûrs d’arriver un jour au guichet ?
Il y a également de l’autre côté du comptoir la dame d’hier, et une jeunette : je vais attendre devant la novice, peut-être est-elle encore vierge de l’esprit d’entreprise, ou, avec un peu de chance, a-t-elle travaillé ou même effectué des stages auparavant dans une société privée.
J’ai trouvé le truc : dans la file, je bouquine, mets à jour mon agenda, trie mes tickets de caisse, bref : je m’occupe pour ne pas perdre patience.
J’ai même le temps de regarder les panneaux publicitaires et de découvrir leur super nouvelle opération marketing : pour toute ouverture d’un livret enfant, la Poste offre, tenez-vous bien : un sticker géant Shrek ! Le truc que tout le monde rêve d’avoir.
Je me demande où va notre monde, et mes pensées sont interrompues lorsque je me rends compte que ça y est, c’est à moi ! Je me présente enfin devant la jeune fille, et lui tends vaillamment mon colis-fait-maison digne de leurs boî-boîtes, avec beaucoup plus de ruban adhésif marron (j’en ai toujours à la maison, en cas de redéménagement en urgence).
Aucune question : elle sait lire une adresse toute seule sur un paquet et se contente de le peser. Elle ira loin cette petite, elle ne devrait pas rester au guichet bien longtemps.
« - Ca fera X euros madame, mais vous savez qu’en prenant un prêt-à-poster ça vous aurait coûté moins cher ?
- Oui je sais, MAIS VOUS N’EN AVEZ PLUS DE CETTE TAILLE, N’EST-CE PAS ? (assez fort pour que l’employée d’hier entende)
- (l’autre employée) Ah oui, c’est vous qui êtes venue hier, même que les gens derrière vous s’étaient tous moqués de moi quand je vous avais dit que la boîte coûtait 75€
- Oui oui
- (elle à sa jeune collègue) Oui mais elle peut contenir 7 kilos ! »
Ca ne doit pas être la Poste, juste une mauvaise parodie : les employés doivent avoir tellement d’humour qu’ils se caricaturent eux-mêmes à l’extrême, c’est ça ? Oui, ça doit être ça.
Et je laisse le mot de la fin à Dany Boon :

