about thirty

Je viens de passer le cap de la trentaine : avide de vie, je compte bien la remplir d'expériences novatrices hétéroclites, des plaisirs simples de la vie aux expériences plus surprenantes. Je compte bien livrer mes impressions sur cette tranche de moi, dans une succession d'articles tantôt graves, tantôt légers, selon l'humeur du moment...

22 décembre 2006

Je, tu, nous

Je t’ai rencontré dans cet endroit enfumé, refuge de mon désespoir et antre des âmes en peine de la nuit.
Tu dénotais radicalement, étrangement déguisé dans ce piano-bar qui m’était si familier, comme un montage photo où l’on t’aurait sorti d’un carnaval coloré pour te superposer à cet univers sombre et impersonnel.
Tu es venu vers moi sans une hésitation, comme une évidence, et j’ai souri dans tout ce gris.
Nous avons ri, dansé aussi, et tu m’as dit que j’étais la femme de ta vie.
Je n’ai pas pris ton numéro, je pensais que tu étais comme les autres, ou pire peut-être.
Tu m’as invité à ta table un autre soir, autour d’une girafe dans la jungle d’un bar empli de proies et prédateurs.
Nous avons encore ri, beaucoup parlé aussi, de cette vie nocturne, et de la vie tout court.
J’ai dit que je t’appellerais, et curieusement c’est ce que j’ai fait.
Tu devais prendre des cours, et tu n’as pris que de l’amour.
Nous avons échangé nos craintes et nos espoirs, mais nous savions déjà que les jeux étaient faits.
J’étais en train de quitter une vie qui me tuait à petit feu.
Tu voulais quitter une vie qui te tuais à petit feu.
Nous avons décidé d’une vie qui nous rendrait heureux, au hasard de nos rêves et envies les plus folles, conscients de cette deuxième chance d’apprivoiser l’avenir.
J’ai investi ton nid, décoré les murs vides, rempli tous les placards et lancé le projet d’un ailleurs coup de cœur.
Tu n’as pas réfléchi et m’as toujours suivi, au rythme des désirs, au fil du courant qui nous emporte, détruire pour mieux reconstruire et ne jamais vraiment s’attarder…
Nous avons entre un ici et un là accompli par deux fois le miracle de la vie, une fille merveilleuse et un fils extraordinaire pour qui je n’espérais pas meilleur père.
Je connais tout de toi, je lis dans ton regard l’inquiétude ou la joie, l’espoir ou le tourment.
Tu as l’intelligence de ne pas m’enfermer dans ces cages, même dorées, dont trop de femmes n’arrivent pas à sortir et que trop d’hommes imposent.
Tu es la force de mes faiblesses, le gardien de ma notion du temps, l’éclat de rire de mes introspections, la chaleur de mes hivers sans soleil.
Nous nous reprochons mille choses, entrechoquons les aciers de nos personnalités, défions les armures de nos individualités, pour mieux nous retrouver.
Je vogue au gré de nos hauts et de nos bas, de ta voix et de tes bras, je te taquine pour ces deux mois de moins que moi.
Tu me rejoins enfin dans cette trentaine mystérieuse, comme une nouvelle aventure pleine de surprises et de promesses.
Nous allons fêter l’événement à ta manière, rien que toi et moi, entre ici et là-bas.
Je t’emmène au pays des Magyars, de Liszt et Houdini, entre Buda et Pest, faire balancer nos cœurs d’une année à l’autre…

17 décembre 2006

Show glacé

Deux gamines toutes excitées d’aller voir leur premier spectacle sur glace, le Cirque de Moscou.
Elles en parlent depuis des semaines, se réjouissent en comptant les jours qui les séparent de l’événement, et se réveillent un vendredi matin de décembre, en se disant que ça y est, le grand jour est arrivé.
Bien sûr elles doivent attendre le soir et remplir leur journée de tâches moins amusantes, mais le temps passe vite quand on le remplit d’espoir.
Emmitouflées de la tête aux pieds, comme lorsqu’elles construisent ces bonshommes de neige improbables devant la maison les rares jours de nuée blanche, ou comme lorsqu’elles descendent en luge des collines dont elles ne voient pas l’issue brouillardeuse, elles dévorent des cookies sur le chemin.
Elles sont en avance, choisissent de s’installer tout au bord de la scène, directement sur la glace, pour pouvoir presque toucher du doigt les tissus soyeux, entendre le frottement des patins sur la piste et voir le sourire des danseuses slaves faire fondre la glace.
En attendant l’entrée des artistes et en égrenant les minutes, elles extrapolent mille numéros qui pourraient les surprendre.
« Tu crois qu’il y aura des animaux ? Avec des patins ? Et de la magie ? Des clowns, oui, sûrement. Et des acrobates ? »
Elles regardent les derniers spectateurs prendre place, en haut dans les gradins, quand la patinoire plonge dans une semi-pénombre.
La musique enveloppe la salle et les lumières jouent de leur palette de couleurs.
Les gamines se serrent l’une contre l’autre, mêlent leurs mains gantées, comme pour mieux partager l’intensité du moment.
Leurs yeux brillent encore du même éclat quand les danseurs entrent en scène, déambulant sur la glace avec une déconcertante facilité.
Des anges, ce sont des anges, qui glissent avec grâce sur le sol gelé.
L’une dit à l’autre que c’est le plus beau rêve de toute sa vie, et une larme luit au coin de l’œil de l’autre.
Et les numéros s’enchaînent, les faisant passer par tant d’émotions qu’elles en oublient même le froid qui les envahit.
L’admiration pour une créature sur patins échassés, le rire avec les clowns aux facéties musicales, l’angoisse au détour d’un porter périlleux, l’étonnement devant des ours bruns sages et disciplinés, l’émerveillement enfantin face aux tours du magicien.
C’est une orgie de musiques, de costumes et de sourires, et les deux complices n’en perdent pas une miette, s’enivrant de ce ballet aux accords parfaits.
Même lorsque vient l’entracte elles sont incapables de se dessouder ou encore de penser à quitter leur place.
Elles sont trop bien, là, à la lisière de la piste aux étoiles.
L’une des deux se repose un peu, lovant sa tête et ses épaules sur les genoux de l’autre en attendant, pour ne pas briser l’harmonie de l’instant.
La parade reprend, danseurs, clowns, acrobates, qui répètent les gestes qu’ils connaissent si bien.
Et c’est déjà la fin, les artistes saluent et rejoignent les coulisses sous les applaudissements.
Les mains des gamines brûlent d’avoir trop applaudi, mais leur corps est gelé et les membres engourdis.
Quand la musique s’arrête, elles regardent les gens se lever et quitter la salle dans un flot bourdonnant, et se lèvent à leur tour, après avoir regardé les techniciens remettre en place le décor éphémère.
Les doigts toujours joints, elles découvrent au dehors, à la lueur des réverbères, la file d’attente bondée de la séance suivante.
A peine le temps de reprendre leur souffle et les saltimbanques remettent le couvert pour d’autres yeux avides de féerie.
Et la plus grande des gamines, celle de 30 automnes, mène la plus petite, celle de 5 étés, à la chaleur du siège de la voiture, où elles commentent encore longuement ce souvenir heureux qu’elles viennent de se forger, cette soirée fusionnelle qu’elles viennent de partager.

09 décembre 2006

Mes belles-mères et moi

Belle : Un bien joli mot qu’ont fait rimer combien de fois les plumes d’artistes intemporels ou d’anonymes envoûtés ?
Mère : Nom commun si propre à chaque histoire, à chaque vie, empreint de générosité et de respect.
Pourquoi l’association des deux termes perd-elle soudainement de sa poésie ?
J’ai eu deux belles-mères dans ma vie, enfin deux que j’ai côtoyé suffisamment longtemps pour me faire une idée assez précise de leur personnalité.
On choisit la personne qui partage notre vie, mais pas celle qui lui a donné la sienne, et par deux fois je dois dire qu’à la loterie de la vie j’ai tiré des numéros assez hors du commun.
Bien que radicalement différentes, elles m’ont détestée toutes les deux d’à peu près la même force, et la sensation de leur arracher un bout de cœur en leur enlevant leur fils m’assaillait à chaque rencontre.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été gentille, serviable, polie et souriante, comme me le conseillait le «guide de survie de la belle-fille en terrain hostile».
L’amour vous donne cette capacité à prendre sur vous et vous fendre d’un sourire alors que l’on vous fait les pires réflexions.
Parce que délicates et diplomates, ça elles ne l’étaient pas, elles.
«- Tiens mon fils, je t’ai préparé ton plat préféré, parce que je suis sûre que CarrieB ne t’en fait jamais !
- Bien sûr, belle-môman, ça veut dire quoi cuisiner d’abord ? Vous ne voyez pas qu’il dépérit à vue d’œil, votre fils, depuis qu’il vit avec moi?»
«Non mais c’est pas vrai, ne me dis pas que tu ne manges pas de fromage NON PLUS !
- Non, je ne vous le dirai pas, parce que ça fait 7 ans que je le répète et que là je commence à me lasser un peu»
La première était d’origine italienne, enfin il paraît parce que la seule phrase d’italien qu’elle ait jamais dite était «Si prega di spegnere vostri sigarettas» (ou quelque chose du genre qui signifie «prière d’éteindre vos cigarettes», alors qu’elle n’avait rien d’une hôtesse de l’air.
Quinquagénaire toute de Daxon vêtue, à la mise en plis soigneusement entretenue, elle brillait comme un sapin de noël, parée d’or de ses dix doigts à ses oreilles.
Assistante maternelle méthode télé-ou-je-délègue-à-ma-fille-de-16-ans, elle souffrait selon elle de sclérose en plaques mais était traitée uniquement par Temesta, anxiolytique puissant dont elle usait et abusait, et en presque 10 ans je n’ai pu constater aucun symptôme d’une maladie de fond plus sérieuse.
Elle m’a dit un jour le plus naturellement du monde que les médecins lui avaient diagnostiqué une schizophrénie.
Je pense qu’elle ignorait la signification du mot, sans quoi elle ne s’en serait sans doute pas vantée de la sorte.
Passant du rire aux larmes en un quart de seconde, agissant sous le coup de ses impulsions, elle était capable des pires folies tragi-comiques comme d’actes pathético-machiavéliques.
Elle jouait de sa maladie imaginaire, menaçait, exigeait, exerçait son chantage et son emprise sur son petit monde d’une main de fer, feignant à peine la naïveté.
Elle m’appelait «ma chatte» et je détestais ça, elle m’a pris tout l’argent que je n’avais même pas.
Elle a gagné la bataille, mais moi la guerre, le jour où je lui ai rendu son fils, qui avait pris le même chemin.
D’un spécimen à l’autre, j’avais fondé de grands espoirs sur la deuxième, sympathique, se la jouant «je veux être ta copine» et ne souffrant a priori d’aucun trouble mental.
J’ai émis quelques réserves par rapport à ce jugement lorsque j’ai appris qu’elle était «voyante».
Dire que ma rencontre avec son fils était prévue, elle aurait pu me contacter quelques années plus tôt, j’aurais gagné du temps.
Elle a bien essayé de me prédire des choses, je ne les attends plus, mais c’est sans doute à cause des ondes négatives que je dégage...
Jeune veuve, ou veuve joyeuse, elle s’était mise en tête de rattraper ses folles années en estimant subitement que ses enfants étaient assez grands pour se prendre en charge seuls (ce qui était faux, ndlb).
Plusieurs fois par semaine, entre autres, elle se parait de ses plus beaux atours, mini-jupe stretch léopard, top blanc moulant et ceinture dorée assortie aux chaussures.
Et au summum du mauvais goût la décoloration blonde méchée de rose, sans parler du maquillage à la truelle.
Elle allait se trémousser sur la piste du bar de nuit dans lequel j’étais barmaid en extra :
«-Youhou, c’est ma belle-fille !
- Je vous assure que je ne connais pas cette femme».
Grande adepte du whisky à toute heure, elle avait cette particularité de ne sortir qu’avec des hommes qui portaient le prénom de son défunt mari (pour éviter les bourdes?), et c’est d’ailleurs avec l’un d’entre eux qu’elle s’est remariée depuis.
En plus de ses talents de tireuse de carte plutôt douteux, j’ai découvert en elle une personne calculatrice, qui ne fréquente les gens que par intérêt, une mère indisponible et une grand-mère désinvestie.
Mais je dois reconnaître qu’elle cuisine très bien.
Surtout les plats favoris de son fils.
Enfin, avant qu’il ait goûté aux miens.
Mais il paraît qu’il en existe des variétés complices et aimantes, vous y croyez, vous ?